Ils sont ministres de la République mais sans en posséder aucun attribut. Ils sont sans existence propre, sans autorité. Ils ont perdu l'essentiel de leur pouvoir et sont condamnés à ne faire que de la figuration. Passés maîtres dans l'art de l'esbroufe, ils tentent de se donner un peu de contenance en se montrant plus ATTiste que ATT lui-même et n'hésitent pas à verser dans l'excessif. Dépassés par les réalités des Maliens mais dotés d'une imagination débordante, ils ont trouvé des accessoires pour voir la vie en rose : les lunettes fumées. Presque tous en portent. Incapables de regarder l'insupportable misère qui les entoure et pas courageux de fixer les Maliens dans le blanc des yeux. Nous avons promis de leur consacrer des articles. Nous tenons parole. Aujourd'hui, nous nous intéressons à celui qui s'est pris les pieds dans le tapis de l'Initiative riz et qui a manqué d'être congédié du gouvernement d'extrême justesse : l'ancien de l'URSS, Tiémogo Sangaré, a en effet senti le souffle du faucille derrière sa nuque.
Tiémogo Sangaré
Le « rizicule » ne tue pas
Ce devait être son moment de gloire, le tremplin qui lui aurait permis de mieux rouler des mécaniques et, qui sait, de mieux se positionner au sein du parti. Mais malheureusement pour lui, l'Initiative a fait flop et c'est lui qui en a ramassé les pots cassés sous la forme d'une rétrogradation de l'Agriculture à l'Environnement et à l'Assainissement. Dans cette affaire, Tiémogo Sangaré a dû être tiraillé, jusqu'au bout, entre sa fidélité au président de la République et sa loyauté envers le Premier ministre. Le premier l'a fait venir dans le gouvernement, le second lui a confié le suivi de la mise en oeuvre dans les champs de « son » Initiative. Et on a pu voir, à plusieurs reprises, que le ministre Tiémogo obéissait plus à son Premier ministre qu'il n'écoutait le président de la République. Quand ATT soulevait des questions de simple bon sens ; le Premier ministre, lui, enfourchait un volontarisme qu'on ne lui connaissait pas. Et pourtant, Tiémogo aurait dû se rendre compte par lui-même que le Président maîtrisait bien tout ce qui est rattaché à la terre. Et pourtant, Tiémogo aurait dû se rendre compte que ATT n'est pas le genre à réagir sur un coup de sang. C'est le genre à frapper quand on s'y attend le moins, quand « sa » proie est complètement enferrée. Or, pour ce qui est de l'Initiative, ATT s'est exprimé quatre fois dont trois publiquement ; et à chaque fois c'était pour rappeler aux paysans de la 25ème heure qu'ils labouraient en vain. La première fois, ce fut quand il a déclaré lors de la journée paysanne sa conviction que l'Initiative était lancée à un mauvais moment. Au lieu de prendre les réserves présidentielles comme un appel à la prudence, on a vu Tiémogo, chaussé de bottes lui arrivant jusqu'aux genoux, débarquer les champs pour prouver que ATT ne faisait que bavarder et que lui il avait la situation dans les champs. C'était ce qui comptait croyait-il. On l'avait même vu assister aux chargements des camions en engrais, manquant lui-même de peu de prendre un sac sur ses épaules pour le balancer dans le camion. Son zèle venait de franchir un cap que beaucoup ne soupçonnaient pas chez lui.
Les chiffres et les maîtres
Droit dans ses bottes (pour reprendre l'expression de Juppé), Tiémogo Sangaré est avantageusement doté d'une taille largement au-dessus de la moyenne. Ce qui lui donne une démarche raide, y compris dans les champs de riz. Cette raideur peut se remarquer également dans ses positions. L'homme fait rarement preuve de souplesse et ne concède presque jamais de concession. Il allait le démontrer tout au long de la polémique qui a entouré la mise en œuvre de l'Initiative Riz. Convaincu que lui et son maître avaient raison malgré les doutes exprimés de toute part, il s'est précipité sur les premières estimations pour organiser une conférence de presse aux allures de triomphe. La réalité était toute autre : des organismes indépendants avaient pris le soin de revoir à la baisse ses chiffres. Cela devait être insuffisant pour doucher l'enthousiasme de notre ministre. Et devant la nouvelle charge du Parena qui contestait les déclarations du gouvernement en affirmant que même sans les dizaines de milliards injectés dans l'opération, on aurait eu de bons résultats grâce à une bonne pluviométrie, le ministre et son maître donnaient l'ordre d'organiser un débat télévisé où ils avaient pris le soin de trier sur le volet les participants. Le flop fut retentissant. En effet, au lieu d'apporter des éclaircissements, le débat n'avait fait qu'épaissir le brouillard. Mais les Maliens ont fait entrevoir dans cet épais deux vérités : primo, le riz n'existait pas ; secundo, la commercialisation constituait le talon d'Achille de l'Initiative riz. Tiémogo et son maître ont bien tenté après de placer quelques articles dans la presse, mais le doute gagnait tout le monde.
Perché sur la colline, le maître des lieux ne perdait rien des contorsions de son gouvernement à parer l'Initiative d'habits de réussite. Et au cours d'un Conseil des ministres, ATT a reproché à Modibo et à son ministre leur entêtement à ne pas voir la réalité en face malgré ses mises en gardes ; et chiffres à l'appui, le président de la République leur a déclaré que les leurs étaient faux. Et comme pour enfoncer le clou, il autorisait l'importation de riz vite interprétée comme la preuve supplémentaire de l'échec de l'Initiative riz. Véritable coup de massue pour Tiémogo qui n'allait pourtant pas baisser les bras. Lors de la réunion du Conseil supérieur de l'Agriculture, sous l'œil amusé du président ATT, il égrenait « ses » chiffres. Tout en lisant, il lorgnait ATT, de crainte certainement qu'il ne lui dise d'arrêter. Mais il semble que c'est au cours des débats que le ministre Tiémogo n'avait pas pu se montrer à la hauteur des questions qu'on lui posait. Toujours égal à lui-même, ATT avait déclaré lors de cette rencontre qu'il fallait tirer tous les enseignements de l'Initiative volontariste lancé par le gouvernement en faisant en sorte que les producteurs puissent gagner mais surtout que les consommateurs trouvent leurs comptes, surtout quand ce sont des milliards qui y sont injectés sous forme de subventions. Le président de la République venait de confirmer sa divergence fondamentale avec son premier ministre et son ministre de l'Agriculture : eux se battent pour que ce soient les producteurs qui gagnent, quand lui se fait du souci pour les consommateurs. Entre les deux lignes, il faudra trouver le juste milieu tout en gardant à l'esprit que le président de a République demeure le maître du jeu et des lieux.
Beaucoup de Maliens savent que la parenthèse était close. C'était mal connaître le ministre de l'Agriculture. Malgré les propos des techniciens ( on se rappelle des déclarations du directeur général de l'Office du Niger concernant la mauvaise gestion politique de l'Initiative et de l'absence de commercialisation), Tiémogo Sangaré décide de remonter au créneau sous la forme d'une émission télévisée. Le bide fut total. C'est après cela que faute de pouvoir déplacer le Premier ministre pour le moment, il a été contraint de changer de département, ce qui vaut mieux que de l'éjecter du gouvernement ; même si le désaveu reste intact. Et comme pour mieux montrer qu'il n'y a qu'un seul maître à bord, le président de la République a profité du premier conseil de ministre du gouvernement réaménagé pour revenir une dernière fois sur le dossier : la commercialisation n'a pas suivi. On peut parier qu'il ne se trouvera plus personne pour le chercher sur ce dossier. Surtout pas Tiémogo pour qui ATT avait quelque affection.
Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Depuis au moins le temps où Tiémogo Sangaré et son parti le Miria s'activaient au sein du Collectif de l'opposition. Comme beaucoup d'opposants à l'Adéma, il avait joué les prestataires de services pour le Général dont les ambitions pour Koulouba avaient besoin de quelques bras valides et de quelques braillards pour se consolider. Les relations étaient au beau fixe. Et Tiémogo étaient parmi les chauds partisans d'un soutien sans faille au candidat ATT qui était le seul à pouvoir bouter hors du pouvoir l'Adéma, l'ennemie héréditaire. Après la victoire, le Miria n'avait qu'un seul poste attribué à son président. La traversée du désert entamée depuis son départ de l'Adéma en 1994 allait continuer encore quelques temps. Las d'attendre un poste qui tardait à venir, Tiémogo Sangaré et quelques camarades ont abandonné le Miria pour regagner la Ruche en janvier 2004, cette même Ruche qu'ils avaient quittée dix ans auparavant avec fracas au motif que les frelons l'avaient prise d'assaut pour y chasser les Abeilles. Accueilli à bras ouverts, Tiémogo Sangaré allait occuper le poste de secrétaire général adjoint. Poste stratégique qui lui permettra, lui et ses autres camarades, de continuer le combat qu'ils menaient au sein du Miria : assurer un soutien pour la candidature de ATT à un second mandat et s'assurer que personne au sein de l'Adéma n'aurait la chance de porter les couleurs des Abeilles. Du temps de la Grèce antique, on aurait parler de Cheval de Troie. C'est donc logiquement que son activisme et sa loyauté allaient être récompensés par un ministère de poids, celui de l'Agriculture. Avant, du temps où il était à l'Adéma, Tiémogo avait tutoyé les cimes. Après la victoire aux élections générales de 1992, l'Adéma connaissait ses fragilités et savait que le savant équilibre entre le PMT (Parti malien du Travail que dirigeait le Pr. Abdrahamane Baba Touré) et le PMRD (Parti malien pour la révolution et la démocratique que présidait le Pr. Mamadou Lamine Traoré) devait être préservé. C'est ainsi que Alpha, issu des rangs du PMT, avait le souci de « donner » le perchoir de l'Assemblée nationale à un militant du PMRD. Son choix s'était porté sur le jeune Tiémogo Sangaré. Mais il n'a pas été suivi. Mais faute du perchoir, Tiémogo avait atterri à la tête du groupe parlementaire de l'Adéma à l'Assemblée nationale. A la création du Miria en 1994, il quittait l'Adéma ainsi que la tête du groupe parlementaire.
Avec sa rétrogradation au ministère de l'Assainissement et de l'Environnement suite à son échec à l'Agriculture, Tiémogo pourrait affirmer que le rizicule ne tue pas. Il pourra même s'accrocher à l'Agriculture en faisant du sauvetage du fleuve Niger, indispensable pour l'agriculture, son futur cheval de bataille. En tout cas, il aura compris que dans le bateau Mali, il n'y a qu'un seul commandant à bord ; d'autres diraient un seul maître.
Gaïtus La Nouvelle République
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