Aujourd'hui nous nous intéressons au Premier ministre Modibo Sidibé. Voilà deux ans qu'il a été nommé à la Primature (27 septembre 2007 et le gouvernement a été mis en place une semaine après c'est-à-dire le 3 octobre). Pour avoir travaillé 15 ans dans les hautes sphères de l'Etat (cinq ans ministre de la Santé ; cinq ans ministre des Affaires étrangères ; cinq ans secrétaire général de la Présidence), il était perçu comme celui qui connaissait le mieux le président de la République et allait aider à bien amorcer son second mandat. Après deux ans à la Primature, force est de reconnaître que le fruit n'a pas tenu la promesse de la fleur.
Modibo Sidibé
Le fantôme de la Primature
« Mais qu'est-ce qu'ATT attend pour chasser Modibo ? », telle est la question que de nombreux Bamakois pour ne pas dire Maliens se posent et qui a dû certainement parvenir jusqu'aux oreilles du Premier ministre. Tout comme il doit certainement entendre les rumeurs qui courent dans Bamako. A intervalles de plus en plus réguliers et avec une sonorité de plus en plus forte. « C'est décidé, le président le remplacera très bientôt », croient savoir les uns ; « non, le président ne peut pas se débarrasser de lui, trop de choses les lient » renchérissent les autres ; « dans tous les cas, ATT ne peut pas le garder pour cinq ans à la Primature parce qu'il aura besoin d'un bilan concret à montrer aux Maliens avant de rendre les clés de la maison » affirment certains. Comme on le voit, les Maliens s'intéressent à leur Premier ministre.
D'une manière générale, les Maliens sont très sévères dans leur jugement vis-à-vis du Premier ministre et de son équipe. Cela fait deux ans que ATT lui a confié la conduite et la coordination du gouvernement, mais les Maliens ont la nette sensation qu'il ne fait rien pour améliorer leurs conditions de vie et ressentent comme une sorte d'aggravation de leurs problèmes depuis que Modibo Sidibé est à la Primature. C'est qu'on ne le sent pas, on ne le voit pas conduire le gouvernement ou indiquer le chemin. A sa décharge on peut déplorer que le président de la République occupe presque à lui tout seul tout l'espace de l'Exécutif. Mais cette situation ne semble pas déplaire à Modibo qui est presque parvenu à inverser les rôles : à ATT le terrain, à lui les bureaux et les réunions. On aurait même dit qu'ATT est le fusible sauf qu'élu pour cinq ans, il ne peut pas sauter.
L'exemple le plus frappant est bien celui que nous fournit les péripéties du code des personnes et de la famille. Pour de nombreux analystes et observateurs, le renvoi de cette loi pour une seconde lecture devant les députés constitue une authentique déculottée pour le gouvernement. Le Premier ministre est celui-là même qui a convoqué la session extraordinaire de l'Assemblée nationale qui devait prioritairement s'occuper du code qui n'avait que trop traîné. Les frais de la session ? 300 millions de F CFA, selon notre confrère du 22 Septembre, ont été payés rubis sur ongle suite à ses instructions. A l'arrivée, la loi a été votée. On connaît la suite.
La vacance du pouvoir
Sitôt la loi votée, Modibo et ses ministres ont pris leur avion pour des vacances loin du pays. Mais au regard des événements, on serait tenté de dire qu'ils avaient plutôt pris la clé des champs. Il n'y avait personne pour garder la maison. Le président de la République était en vacance, le Premier ministre et son gouvernement étaient en vacance, le président de l'Assemblée nationale et les députés étaient également en vacance. Sans aucune exagération, on peut affirmer qu'il y avait vacance du pouvoir. Le Premier ministre n'est rentré que pour se faire convoquer par le président de la République qui devait lui annoncer sa décision de procéder à une seconde lecture de la loi.
Au cours de la contestation, il en a pris particulièrement pour son grade. Les chefs religieux et les familles fondatrices de Bamako n'ont pas été tendres avec un homme « qui ne respecte pas sa parole » avaient-ils déclaré. « Quand on a eu les informations sur le projet de code, nous l'avons appelé pour lui dire nos appréhensions et il nous assuré qu'il reviendrait à nous une fois qu'il aurait le projet en main. Et depuis lors, il a disparu », voilà ce qu'ils ont dit et répété au cours de leurs différentes manifestations. De deux choses l'une: soit il n'avait pas perçu le danger d'une telle loi, soit il n'avait pas prise sur le dossier. Dans les deux cas, la situation n'est pas à son avantage.
Dans l'histoire du code, comme dans beaucoup d'autres que nous verrons, le Premier ministre a particulièrement fait montre d'amateurisme et s'est rendu coupable d'un manque de communication. A aucun moment, il n'y a eu de la sensibilisation en amont. Or il dispose de tous les outils. Mais comme il adore le cadre feutré de son bureau, il les actionne rarement ou pas du tout. C'est le cas par exemple de l'ADP qui rassemble tous les partis soutenant le président de la République et qui occupe majoritairement l'Assemblée nationale. Si le Premier ministre avait créé un cadre de concertation avec l'ADP, il est clair que certains problèmes sensibles pourraient être discutés et portés à la connaissance des Maliens. Etant sur le terrain plus que le Premier ministre et les membres de son gouvernement, les partis politiques pourraient faire remonter les observations ou les ressentiments des populations avant de passer à l'acte. Le cadre de concertation avec les parti politique n'existe pas parce que nombreux sont ceux qui pensent que les partis sont inutiles, qu'ils ne servent à rien et qu'on peut diriger le pays sans eux. Parce que dans le cas du code, les députés ont sonné l'alarme depuis longtemps sur la résistance des populations face aux reformes sociétales.
L'épisode du code n'est que la confirmation du fait que le Premier ministre communique peu, partage peu et décide toujours mettant les autres partenaires devant le fait accompli. Sa timidité ou son caractère naturellement réservé ne sont pas les seuls en cause. Son profil de policier le pousse à cultiver encore et toujours le secret. Jusqu'à l'enfermement. Or au niveau qui est le sien dans la hiérarchie administrative et politique, il est obligé de dire ce qu'il compte faire. Pour la simple raison qu'il ne peut pas faire le bonheur des Maliens malgré eux. On se rappelle tous de « son » Initiative Riz. Une véritable arnaque. C'est à la télévision que les principaux acteurs ont été informés qu'une telle initiative allait être lancée. Apparemment même le président de la République n'a pas été suffisamment informé. Parce qu'il a joué les pourfendeurs de cette Initiative Riz jusqu'au bout. Même après les résultats que le Premier ministre voulait flatteurs et exceptionnels, ATT avait tenu à dire ses réserves. Dans un pays qui marche normalement, le président de la République aurait mis, sans autre forme de procès, fin aux fonctions d'un Premier ministre qui ne tient pas compte de ses observations. Hormis les producteurs qui ont semblé faire l'affaire du siècle, le riz subventionné à coup de milliard a disparu comme par enchantement. Malgré les youyous de joie, tout le monde sait que l'Initiative n'a pas été à la hauteur des espoirs suscités. Et son évaluation reste à effectuer.
La faiblesse de l'Etat
Tous ceux qui avaient émis des observations sur l'Initiative Riz n'avaient pas ménagé leurs critiques sur la précipitation et l'improvisation qui l'avaient caractérisé. Résultat, l'Etat a été contraint de jouer encore les pompiers en renforçant la position dominante des commerçants qui exercent dans le secteur. Ces commerçants là sont connus. Et ils n'ont jamais été aussi puissants que maintenant. Ils organisent les pénuries, surenchérissent avant de bénéficier d'exonérations de la part de l'Etat par un tour de passe-passe dont ils ont le secret et qui n'est pas inconnu de ceux qui nous dirigent. Ils ont ensuite l'indécence de se présenter aux yeux des Maliens comme leurs sauveurs. Quand on est repu et qu'on bénéficie de l'impunité de la part d'un Etat faible, on peut tout se permettre. Surtout quand on sait redistribuer après les énormes bénéfices engrangés sur la misère des populations. La récente affaire du sucre en est une preuve.
Mais ce n'est que dans les rizeries et le commerce que le Premier ministre Modibo Sidibé a perdu la crédibilité qu'on lui accordait. Il y a qu'en deux ans à la Primature, on peut difficilement énumérer les problèmes qu'il a résolus. Comme le dirait l'autre, il a passé le plus clair de son temps à vouloir réinventer la roue. L'un des tout premiers chantiers auquel il s'est attaqué est l'école. Sans concertation préalable, il a convoqué à la télévision le Forum avant d'embarquer tous les partenaires dans son organisation. Tous les problèmes étudiés et les solutions préconisées étaient déjà dans les tiroirs, fruits de fora passés. Dans son cas, les choses se sont même aggravées. Parce que dans l'histoire récente du Mali, on n'a jamais enregistré de résultats aussi mauvais au bac, par exemple, que cette année, après le forum. Les pistes dégagées qui méritent d'être explorées demandent beaucoup d'argent. Or il se trouve que l'Etat est désargenté. L'Etat n'a jamais été aussi pauvre et décrédibilisé que ces deux dernières années. Par la faute d'amis placés à la tête de nos finances. C'est vrai que devant le tollé et l'incompréhension générale, il a invité le Vérificateur général à aller jeter un coup d'œil au Trésor. Mais il savait ce qui s'y passait et connaissait ceux qui en étaient les premiers responsables pour ne pas dire les coupables. Et ce n'est pas fortuit si le déficit budgétaire continue à se creuser. Après le forum sur l'école, il a organisé un autre grand rassemblement, cette fois-ci à propos de la lutte contre la corruption. Alors même que le problème est connu, qu'il y a des structures chargées de lutter contre lui et qui ne demandent qu'à être renforcées et crédibilisées, on n'a trouvé rien de mieux à faire que d'organiser des séances de parlottes généralisées pour aboutir aux mêmes constats. On pourrait multiplier à l'envie les exemples.
En deux ans de Primature, Modibo Sidibé n'entreprend rien pour aller au contact des Maliens. Les trois véritables visites de terrain ont été effectuées dans la zone de l'Officie du Niger. On peut ajouter qu'il a fait un déplacement à Tombouctou pour lancer les concertations nationales de la Jeunesse et une visite à Kayes sanctionnée par une rencontre avec les cadres. En deux, Modibo n'a effectué qu'une seule visite de travail à l'extérieur notamment au Luxembourg au mois d'avril dernier. Il faut avouer qu'on a connu Premiers ministres plus actifs sur le terrain.
A l'actif du Premier ministre, on peut affirmer qu'il a pu boucler certaines reformes importantes comme les privatisations de la BIM-sa et de la Sotelma. Pour ce qui est de la CMDT, tout le monde attend de voir ce que cela va donner. La loi a été votée pour faire plaisir aux bailleurs de fonds mais son applicabilité pose problème. On peut également affirmer qu'il n'a pas eu la chance de tomber sur une bonne équipe gouvernementale. Ne l'ayant pas composée, il s'est retrouvé à diriger des hommes et des femmes dont la plupart n'ont pas le profil de l'emploi. A la faveur du réaménagement dernier, il a pu renforcer les positions de ceux qui lui sont dévoués personnellement. Mais l'équipe a besoin d'une refonte et non d'un simple toilettage. Modibo le sait. Tout comme il sait que depuis l'avènement de la III ème République, un seul Premier ministre a pu faire cinq ans à la tête du gouvernement. Nous lui souhaitons bon anniversaire pour ses deux ans à la Primature et nous lui conseillons de sortir de sa planque et de moins jouer les fantômes.
Gaïtus
La Nouvelle République
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