Une fois voté par les députés de l'Assemblée nationale, le nouveau code de la famille a été mal et même très mal accueilli dans certains milieux religieux, notamment musulmans, qui l'ont assimilé, dans certaines de ses dispositions, à un véritable charabia des temps modernes. Ce qui a suscité, dans le milieu officiel (le président de la république, comme à ses habitudes, est sorti lui-même de sa réserve pour vanter les mérites du code), soulagement et satisfaction, ne fait que cristalliser les frondes et les contestations. Avant-hier, à Bamako, dans la grande mosquée, à l'appel du haut conseil islamique, les musulmans sont sortis nombreux pour donner de la réplique. D'une façon générale, ils soutiennent que le nouveau code de la famille ne doit pas passer et qu'il doit être simplement et purement retiré de l'arsenal juridique du pays.
« Les sages enseignent que, pour comprendre un phénomène social, il faut toujours le prendre par son origine et non pas au stade auquel il est parvenu dans son évolution », nous enseignent les esprits éclairés. De ce fait, le nouveau code de la famille, tel qu'il a été imposé au vote des députés, nous vient littéralement d'ailleurs. Par des impositions qu'il amène dans notre vécu quotidien, il est considéré, à juste raison, comme n'étant pas un produit de notre histoire séculaire. S'il ne retrace pas les segments de notre identité culturelle, à travers notamment des rituels de notre vécu quotidien dont la plupart sont soit codifiés par les us et les coutumes soit simplement enseignés et traités par le Saint Coran (musulmans notamment), c'est qu'il est assimilé, par une écrasante majorité des populations, à un produit « étranger » entre les mains des groupes de pression, identifiés comme tels, pour imposer à notre société les valeurs culturelles et civilisationnelles d'un monde qui nous domine, celui qui nous impose ses vues et ses pensées.
Dans sa recherche effrénée d'argumentaires en faveur de la laïcité, en matière surtout de la célébration du mariage religieux, le ministre de la Justice, qui a défendu ce projet de loi devant les députés, retient néanmoins le principe de la polygamie en fixant la barre à quatre épouses, comme le dit expressément le Coran, seuil au-delà duquel tout nouveau office devient caduc et même susceptible d'amener le contrevenant à la prison. Là est la plus grosse aberration de ce code de la famille, brandi comme un étant un élément d'épanouissement le plus hardi de la femme malienne, en un moment où la plupart d'entre elles assimilent la polygamie à un acte rétrograde de la vie moderne. Même si les femmes, dans leur écrasante majorité, ne supportent pas la polygamie, le code de la famille, cette fois-ci annoncé comme la réforme la plus révolutionnaire de notre temps, lui, le maintient comme tel et ne transige pas là-dessus.
Mais voilà, puisque l'époux, dans le progrès souhaité par le nouveau code, peut désormais perdre son attribut de chef de famille au profit de sa femme qui peut désormais en jouir, examinons alors le cas de cet homme, déchu de titre au profit d'une de ses épouses. Peut-on imaginer un seul instant que l'homme polygame est déchu de son titre de chef de famille à l'égard d'une de ses épouses et qu'il en conserve vis-à-vis des autres qui n'en font pas la demande auprès de la justice ?
On le voit, cette disposition du nouveau code de la famille est bien tirée par les cheveux, car ne répondant à une logique sociologique de notre réalité, telle que vécue depuis la nuit des temps. Dans la civilisation occidentale notamment où le principe de vie conjugale est bâti sur la monogamie, point de doute : un tel dispositif dans l'arsenal n'entraîne pas outre mesure des conflits sociaux interminables et même inextricables. Ici, au contraire, c'est inutile aussi longtemps que la polygamie restera l'un des traits culturels marquants de notre existence.
En poursuivant l'analyse un peu plus loin, on peut se demander raisonnablement la logique qui a sous-tendu la limitation des épouses dans un cadre polygamique. Pourquoi alors dans le nouvel arsenal, le législateur, aidé en cela par le ministre de la Justice qui s'est battu comme un beau diable pour en limiter les contours, a-t-il fixé la limite de la polygamie à quatre épouses ? Pourtant, en la matière, c'est bien le principe de la liberté. Tel que le coran le prescrit pour tout musulman qui s'y engage au-delà des contraintes annoncées. C'est ce qui fait que le ministre de la Justice, en occultant le caractère religieux au mariage, au motif de la laïcité de l'Etat, n'a fait que du colmatage pour se sortir d'affaire d'une affaire dont on dit, dans de nombreux milieux, qu'elle ne sert pas du tout la riche tradition du pays.
C'est également là que beaucoup de courants de pensées, qui réfutent aujourd'hui le code de la famille, soutiennent qu'il pouvait bien être voté, tout en conservant son caractère d'épanouissement humain à l'égard de l'homme malien (homme, femme et enfant), avec les valeurs culturelles et civilisationnelles de notre société. Au lieu de perpétuer ces valeurs, il a plutôt opéré une sélection agressive et maladroite entre des éléments de notre trait culturel qui font aujourd'hui que la réforme, pour ce qu'elle a été, n'est plus crédible, aux yeux de l'écrasante majorité des Maliens.
A ce sujet, voilà ce qu'a dit le gouverneur général, William Ponty, à propos d'une circulaire du 30 août 1910 qu'il a fait parvenir dans les territoires colonisés d'Afrique de l'ouest française : « C'est elle (l'école) qui sert le mieux les intérêts de la cause française et qui, en transformant peu à peu la mentalité de nos sujets, nous permettra de les acquérir à nos idées sans heurter aucune de leurs traditions ». No comment !
Sékouba SAMAKE
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