L'iceberg des intentions
Les rebelles touaregs, les contrebandiers, les trafiquants de tout genre y compris d'otages, les djihadistes, Al- Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), certaines grandes puissances occidentales et orientales... tous semblent vouloir aujourd'hui s'accaparer de la zone saharo-sahélienne. L'ignorant s'étonnera sûrement de cette grande convoitise pour des dunes de sables et des terrains accidentés. Le demi lettré comprendra au bout d'une petite analyse qu'il n'y a jamais de fumée sans feu donc pas de convoitise sans intérêt ....fondé.
Depuis le putsch du 22 mars dernier et la prise du nord par des groupes de personnes armées, les spéculations vont bon train. En réalité, personnes d'autres que les protagonistes de la crise ne semblent en connaitre les véritables raisons. Ce qui se dit ne reste cependant que la partie visible de l'iceberg, nommément :
-le désir d'indépendance de rebelles touaregs soi-disant attachés à leur tradition et guidés par leur esprit tribal, donc ne reconnaissant aucune autorité effective autre que celle du Chef de tribu,
-la volonté de propagation d'un islam radical par des djihadistes venus d'on ne sait où - et collaborant ou non avec AQMI et certains pays orientaux- et décidés de répandre la charia dans un pays faible et affaibli.
-certaines puissances occidentales comme la France et les USA, qui, pour légitimer l'implantation de bases militaires (pour d'autres fins bien sûr), se disent présents pour lutter contre la menace terroriste, une menace amplifiée ou nourrie peut être par elles-mêmes.
-un coup d'état guidé par un groupe de militaire, qui dans un sursaut de patriotisme infondé, se seraient jurés de libérer le pays du joug d'un président traité de traître incapable de gérer les problèmes cités plus haut.
etc.
Les raisons officielles évoquées par les acteurs de la crise du nord et publiées à grand coup d'encre par les medias n'en finissent pas.
Qu'est-ce qu'il en ait donc de la partie cachée de l'iceberg, sa racine, son support donc les intentions cachées et les non-dits?
Le fait qu'il y ait dans le désert malien du pétrole, du gaz naturel et d'autres richesses minières (or, sel, phosphate, uranium etc.) en quantité importante n'est plus un secret, même si certaines puissances occidentales (sans beaucoup de conviction d'ailleurs) parlent encore de mythe et même si les autorités maliennes font tout pour ne laisser filtrer que le moins d'information possible sur le sujet. Ne s'agit-il pas là de stratégies de gain de temps, de conspirations pour s'assurer des concessions juteuses avant que la population ne commence à réclamer sa part ?
Un mythe, alors que tout le monde cherche à se positionner pour ne pas sortir perdant du jeu?
Peut être que vous le savez déjà, la question de sécurité énergétique représente aujourd'hui un véritable casse-tête pour les pays développés mais aussi pour certains pays émergents. L'accès limité aux grandes réserves prouvées du Moyen Orient, Le déclin de la production de pétrole dans les principales régions consommatrices (pays de l'OCDE, les USA, le Canada), la diminution des exportations de certains pays d'Amérique latine dû à une hausse de leur demande interne ont été identifiés par les analystes comme causes de la grande ruée des géants du pétrole vers l'Afrique. A celles-ci s'ajoutent : - la promiscuité des gisements pétroliers ouest-africains par rapport à ceux du Moyent Orient qui réduit considérablement la durée et le coût du transport de l'or noir - de même que la volonté des grands importateurs à diversifier les origines de leur pétrole pour éviter la dépendance à un seul exportateur. Ce qu'on note de plus en plus est l'apparition de la Chine et de l'Inde dans la course, soulignons que ces deux puissances montantes ont vu leurs besoins en pétrole exploser pendant les trois dernières décennies, les classant parmi les plus gros consommateurs de pétrole du monde au côté des importateurs traditionnels.
Par ailleurs la prise de conscience du caractère limité des réserves d'énergie fossile, la menace des changements climatiques, la pression internationale sur les grands états « pollueurs » pour réduire leurs émissions de gaz à effets de serre et surtout depuis l'explosion de la centrale nucléaire de Fukushima, la recherche de sources alternatives d'énergie est devenu un must. Des objectifs ambitieux allant jusqu'à
la volonté de couvrir la presque totalité de la consommation d'électricité par les énergies renouvelables à l'horizon 2050 ont été fixés. L'ambitieux projet Desertec qui prévoit l'exploitation du potentiel énergétique des déserts afin d'approvisionner durablement toutes les régions du monde en électricité est en train d'être concrétisé sur des fonds allemands en Afrique du nord. Il devait dans un premier temps couvrir 15% des besoins d'électricité de l'Europe. D'après le concept Desertec, couvrir seulement 0,3% des 40 millions de km2 de déserts de la planète en centrales solaires thermiques permettrait de produire 18 000 TWh/an soit les besoins électriques de la planète en 2009.
Le Sahara fait donc aujourd'hui figure d'eldorado énergétique. Comme vous pouvez le constater, il est aussi bien pressentit pour satisfaire la soif énergétique des grandes puissances à travers l'exploitation du pétrole à court terme et grâce aux projets de type Desertec à long terme
Les islamistes radicaux cherchent aussi à se positionner .avec l'argument de leur légitimité spirituel sur le sahel. Poursuivent-ils réellement des buts religieux? ont-ils des raisons inavouées qui n'ont rien à voir avec la charia qu'ils tentent d'instaurer dans les régions occupées au nord du Mali ? Personne ne saura le dire.
Certains analystes soutiennent la thèse qu'ils sont soutenus par l'Arabie Saoudite, le Pakistan, l'Iran, le Qatar et la Libye (du moins celle du temps de Kadhafi). Ces pays, à travers ces genres de groupes islamistes, ne chercheront donc qu'à reconquérir les positions économiques et politiques qu'ils occupaient dans le sahel avant la colonisation européenne. En un mot ce ne serait que la forme moderne de l'éternel combat entre les pays occidentaux et les civilisations concurrentes. Se réclamer d'être d'Al-Qaida ou prétendre avoir des liens avec lui serait la nouvelle idée trouvée par ces groupes religieux pour être pris au sérieux aussi bien par les autres islamistes mais aussi par les occidentaux à leur trousse.
En résumé, que ce soit entre les pays européens, entre l'Europe et l'Amérique du nord, entre la Chine et l'occident, la concurrence pour l'accaparement du désert saharien devient de plus en plus rude, avec comme principal raison d'assurer la sécurité énergétique de ces pays dans un avenir proche ou lointain. De même, se prétendre d'être d'AQMI ou de lutter contre lui ne semble être que l'arbre qui cache la forêt. Toutes les mesures semblent être bonnes pour voiler les véritables enjeux qui se jouent aujourd'hui dans le nord du Mali et dans tout le sahel. Les plus pessimistes parlent même de la théorie du complot. Si tel est le cas, le Mali ne serait qu'un pion sur l'échiquier implacable que des puissances n'hésiteront pas à jouer jusqu'au bout pour arriver à leur fin donc d'assouvir leur faim énergétique ....
Pourtant, pour que cela marche, il leur faut des points de chutes, des portes d'entrée, des personnes prêtes à trahir le pays pour leurs intérêts personnels. N'y a-t-il pas de plus en preuves qui montrent que ce sont les militaires eux-mêmes qui vendent le peu d'armes à leur disposition ? Donc que nous l'admettons ou non, chacun d'entre nous contribuons d'une certaine manière à cette traîtrise généralisée qui mène le pays tout droit au gouffre. C'est cette thèse que je vais essayer de développer dans le point ci-dessous.
Coupables... nous le sommes tous
Les causes de la crise malienne évoquées dans l'iceberg des intentions, qu'elles soient fondées ou non, n'auraient conduites à l'impasse d'aujourd'hui sans notre propre participation. Nous, c'est le politicien en premier lieu bien sûr, c'est l'agent du service national ou décentralisé, c'est l'entrepreneur, c'est l'agent de l'ONG, c'est l'élève/étudiant, c'est la petite secrétaire et son patron, c'est l'éleveur, c'est le paysan, c'est la ménagère... bref ce sont tous les maliens (hommes et femmes). Vous allez convenir avec moi que le dénominateur commun ici est la corruption. Soit nous sommes nous-mêmes corrompus donc nous acceptons ou exigeons des pots de vins ou sommes prêts à corrompre pour satisfaire nos petits besoins égoïstes. Aujourd'hui les accusations vont bon trains, chacun cherche un ou des boucs émissaires, des coupables pour la crise d'aujourd'hui. Ce qui est triste est que nous rejetons surtout toute la faute sur l'ex-président et son gouvernement corrompu :
- qui auraient collaboré avec les occidentaux pour quelques raisons obscurs ...
- qui auraient détourné les fonds du pays, y compris ceux destinés à l'achat des armements, pour leurs propres besoins.
Mais... enfin quel malien n'a pas un jour ou l'autre profité, sans crier gare, de cet état de corruption générale ? Quelques questions vous aideront à comprendre ce que je voudrais avancer :
- Quel malien n'a pas mis / ou ne sera pas prêt à mettre sa main à la poche pour faire «avancer son dossier» peut être volontairement perdu dans les méandres de l'administration par un fonctionnaire corrompu?
- Quel malien ne serait pas prêt à payer les 10% - presque devenu officiel - pour bénéficier d'un marché du secteur public, privé ou autre?
- Quel malien n'a pas un jour bouder un proche, un ami, un ressortissant de son village ou même une simple connaissance bien placé parce qu'il n'a pas pu ou voulu «placer» un autre de ses proches, un autre de ses amis, un autre ressortissant de son village ou une autre simple connaissance?
- Quel malien, lorsqu'il a la chance d'être nommé à un poste lucratif, ne se dit pas qu'il faut qu'il remplisse le plus vite possible sa poche avant que la chance ne lui tourne le dos. Principal argument: il sera bête de ne pas faire comme ses prédécesseurs...
- et de façon général dans quelle administration le travailleur et l'incorruptible est encouragé par ses collègues ou supérieurs pour le bien du pays? ces derniers se dépêchent-ils de monter des intrigues pour mettre à la porte ce extra-terrestre «patriote»?
La réponse à ces questions vous la connaissez tous.
Peut-on vraiment dire que le malien a toujours voulu le bien du Mali ? que le malien est un patriote comme beaucoup d'entre nous prétendent l'être dans ces moments difficiles ? et qui voudrons même le prouver en se disant être prêt à prendre des armes pour se battre « pour son pays »? Ne nous trompons pas, le malien n'est pas un patriote et ne l'a jamais été. Comme par le passé, les maliens continuent à vivre en tribu, l'intérêt et le bien-être du clan prédominant sur celui du pays. Il faudra ajouter que cette notion de tribu qui est très développée et plus traditionnelle au nord, prend une autre forme en allant vers le sud et plus particulièrement dans les grandes villes. Elle peut être aussi différente d'une ethnie à l'autre. Si l'esprit tribal très poussé chez les touaregs mets aujourd'hui en danger l'équilibre social et menace l'intégrité territoriale du Mali, le tribalisme sous sa forme citadine a détruit le pays depuis des décennies. La tribu (le clan) en ville c'est d'abord la famille au sens aussi bien restreint que large du terme, c'est ensuite les amis, ressortissants du même village, les membres du « grin », les voisins etc. Dès que le malien a la chance d'être nommé à un poste important, ce sont eux qu'il cherche à placer en premier lieu, sans tenir compte de leur niveau d'éducation, de leur qualification ou de leur aptitude à remplir les exigences du poste. Oui, l'intégrité territoriale nous est chère, oui nous voulons le développement du Mali, oui, oui, oui .... mais qui se souci du Mali ? avons-nous vraiment travaillé pour un Mali uni et développé? Donc ce sont nous-mêmes qui par nos comportements corrompus et egocentriques avions directement ou indirectement collaboré avec les dirigeants et avions forgé la situation qui prévaut aujourd'hui dans le pays.
A quelque chose malheur est bon :
Le Mali souffre aujourd'hui et a besoin non pas d'un membre de tel ou tel tribu, sinon de maliens, de patriotes capable de mettre l'intérêt de son pays au-dessus de celui de sa tribu.
Nous traversons une période de crise inédite pour la république actuelle et la réponse doit être objective et dénuée de tout intérêt personnel et/ou tribal. La réponse doit être cherchée avec et pour les maliens. Avec le départ des putschistes, la démission de l'ex-président, la réouverture des frontières, les premières pierres de l'édifice ont été posées. Quant aux pierres manquantes, elles devront être minutieusement collectées par chaque malien pour bâtir un édifice en béton, que même un Tsunami ne devait arriver à écrouler.
Nous devons apprendre de la crise. Chacun d'entre nous devrait adopter un comportement inédit pour aider le pays à sortir de la crise. N'attendons pas que la politique nous dicte ce que nous devons faire, que la politique forge notre comportement. Soyons proactifs et montrons à l'appareil politique que nous ne voulons pas de cette corruption qu'il nous impose. Aidons et exigeons à ce que ce que l'homme qu'il faut soit mis à la place qu'il faut et que le mérite ne soit pas un vain mot. Le changement de comportement est la chose la plus lente au monde, mais on peut commencer par de petits gestes quotidiens. N'oublions pas que ce sont nous qui choisissons nos dirigeants, exigeons d'eux une punition sévère des personnes corrompues et surtout assurons-nous que justice a été effectivement faite. La corruption étouffe l'économie du pays et nous étouffe tous avec. Le Mali a besoin d'un nouveau souffle, profitons des élections pour choisir le candidat qui pourrait lui apporter ce souffle.
Rokia. G
Malienne vivant à l'étranger, travaillant dans le domaine du développement et se posant beaucoup de questions sur l'avenir de son pays et de l'Afrique de façon générale.
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