Le Réal avait tout pour gagner, une attaque de feu, une perle rare en Salif Keïta et un gros appétit de victoire avant de craquer de façon incompréhensible à Édouze minutes du terme. 'AS Réal est entrée presque à l'incognito dans la course de la Coupe d'Afrique des clubs champions.
D'abord il y a le fait que l'on avait pas encore tout a fait digéré, côté officiel, la déconcentration du Stade quelques mois auparavant face à l'Oryx en finale devant un public acquis à la la cause malienne pour des raisons de coeur liés à l'identité commune de la politique africaine et mondiale des deux pays.
Le Stade n'avait pas su venger l'affront fait aux Ghanéens par les Camerounais qui avaient battu le Réal Republican de l'OSAGEFO, de surcroît certains éléments des Blancs avaient fait montre d'une légèreté telle, qu'on se demande avec le recul si celle-ci ne leur avait pas coûté pour l'éternité l'essentiel beaucoup de leur crédibilité footballistique. Certes la Coupe des champions était à ses débuts mais y regardant de très près le Stade d'abord et le Réal ensuite aurait très bien pu écrire la page la plus attrayante de son histoire en tout cas celle qui devait rendre au jeu offensif ses vertus quelque peu malmenées au plan mondial avec les succès de l'Inter de Milan et la reconversion de beaucoup au système du verrou Italien. Le Réal dans un tel contexte s'y prit de la meilleure façon pour réveiller les appétits de conquête (déçus) des Maliens.
UN PANACHE FLAMBOYANT - Les Noirs et blancs traduisirent leur panache local sur sa scène africaine - en allant le 10 avril 1966 battre les Invincible Eleven de Monrovia - sur le score de 3/2. Les deux derniers buts, côté réaliste et libérien, seront inscrits dans les dix dernières minutes de la partie. Le public de l'Antoinette Tubman Stadium connut une fin de match à rebondissement. A l'égalisation obtenu par Benjamin Payne à sept minutes de la fin (2/2) Salif Keïta, qui semblait avoir obtenu le but de la victoire (60è) répliqua à trois minutes de la fin fixant le score à 3/2. L'équipe libérienne était solide certes mais elle manquait d'imagination.
Une semaine après le mouvementé voyage au Liberia, beaucoup de turbulences sur la ligne, l'attaque du Réal confirma toutes ses bonnes dispositions offensives à Bamako. C'est vrai qu'elle impressionnait par les cours folles en débordements de Adama Haïdara "Banifrou" un ailier deux jambes en forme d'échasses, les déboulés de Idrissa Kanté "Gorgui" une espèce de boule de gomme qui n'en finissait pas de rebondir sur le flanc droit. Il arrivait à ce dernier, à ses meilleurs moments, de faire oublier (suprême référence) le Idrissa Touré "Nani" du début des années 1960. A ce duo, dont l'arme essentielle était la vitesse, ou pouvait ajouter Lassana Soumaré qui était mieux qu'une doublure de Nani, Moctar Maïga un arrière dont l'instinct offensif était très prononcé, Nani lui-même et surtout Salif Keïta plus rayonnant que jamais. Derrière ces attaquants de race Ousmane Traoré, au sommet de son art, tirait les ficelles aidé dans cette tâche par un Bakary Traoré à l'efficacité sobre et même parfois brillante. Derrière Fatogoma Ouattara du haut de son mètre quatre cinq écrasait de sa masse ses adversaires sans pour autant arriver à faire de l'ombre à Labass Diakité que l'âge bonifiait.
Le Réal de cette fin du mois d'avril 1966 était sans contestation possible la meilleure équipe du Mali grâce à cet effectif de qualité mais aussi et surtout par le panache que les Noirs et blancs mettaient à couronner leur victoire. Les Libériens ne mirent pas plus de vingt minutes pour comprendre que le ciel leur dégringolait sur la tête puisqu'ils trouvaient déjà menés à ce moment là 2/0. Deux buts de Adama Haïdara"Banifrou". Salif Keïta porta le score à 3/0 avant la pause. A la reprise Adama (encore lui) Gorgui et Salif fixèrent le score définitif à 6/0. On ne s'en doutait pas mais le Réal venait de réaliser pour longtemps le record de but marqué par un club malien en compétition africaine.
IL A FAIT CHAUD A CONAKRY- Les Scorpions (leur signe animal) guettaient maintenant contre un adversaire plus huppé. Conakry I, qui ressemblait comme une soeur jumelle à l'équipe nationale de Guinée, allait offrir l'occasion de réaliser un test plus convaincant. Dans ce double affrontement, qu'il convient de qualifier de quart de finale, le Réal allait d'abord recevoir et battre difficilement (il est vrai) les guinéens de Conakry I, le 18 septembre 1966 dans un stade Omnisports en voie d'achèvement. Au but inscrit d'entrée de jeu par Salif Keïta Domingo (4è) les partenaires de Kandia Diallo répliquèrent à l'approche de la demi-heure de jeu par Chérif Souleymane un joueur qui se révélait ainsi au public malien.
Les Rouges et blancs de Conakry allaient d'ailleurs mettre à mal la cohésion réaliste et semer le doute dans les esprits avant que la pause ne vint - comme le gong pour un boxeur - sauver notre champion du K.O. Dans l'intimité des vestiaires, Ousmane Bléni allait monter au créneau, après les conseils de l'entraîneur le Dr Loréal. Il allait démontrer qu'il était la force morale de l'équipe en appelant ses partenaires à réagir. Au delà de l'affrontement entre club, c'est une suprématie sous-régionale qui était en jeu et le Réal se devait de régler cela dans les quarante cinq dernières minutes. Dès la reprise Ousmane lui même (dont les buts marqués au cours de sa longue carrière peuvent se compter sur les doigts des deux mains) se chargea d'inscrire le but de la victoire. En foot l'irrationnel nourrit souvent les faits ponctuels qu'on assimile volontiers au "fétichisme".
Celui-ci voulait que "quand Ousmane marque, l'équipe gagne". Comme on ne trouve nulle part trace du démenti d'une telle affirmation, le but du meneur de jeu du Réal inscrit dès la 48è fut bien celui de la victoire malgré un tir de Salif sur la barre et un sauvetage miraculeux de Morlaye Camara devant sa ligne de but sur un boulet de Bakary Traoré. Un spectateur dira en quittant le stade. "Dimanche prochain il ferra "très chaud" au Stade du 28 Septembre de Conakry" sans préciser pour quelle équipe cette chaleur était préparée, mais à son sourire en coin, on a compris qu'il n'était pas aberrant de l'assimiler à un supporter guinéen. Effectivement il a fait chaud au stade de Conakry ce 25 Septembre. Devant une foule fanatisée, le Réal a vite fait de s'assurer une avance d'un but dès la 10è minute.
Salif avait imposé un silence glacial en se jouant presque de la moitié - des défenseurs guinéens avant de marquer. Conakry I complètement douché donnait de la bande devant les coups de boutoir d'une attaque réaliste survoltée. Domingo inscrit son second but personnel à la 24è minute avant que Adama Haïdara ne fasse frôler l'humiliation aux Guinéens en marquant le 3è but à dix minutes de la pause. Morlaye Camara, le portier de légende du Sily, trinqua puisqu'on le remplaça par Sory Camara "Remetter" sans que l'efficacité défensive soit assurée. Le public médusé avait assisté jusque là à l'exécution en règle de ses protégés. Le Réal s'était sublimé en ridiculisant les "idoles des Soussous".
Le but de Thiam Ousmane "Tolo" (42è), ne provoqua d'ailleurs aucune réaction de satisfaction. C'est n'est que lorsque Bafodé Sacko marqua à la 72è minute qu'il se prit à rêver que son équipe pouvait, à défaut de qualification, éviter la défaite. Mais le Réal malgré un léger relâchement demeurait imperturbable et ce soir là sa supériorité sur l'équipe championne de Guinée était indiscutable. Si indiscutable qu'après la victoire réaliste les autorités guinéennes réclamèrent que l'E.N. malienne participe avec le Cameroun à un tournoi triangulaire entrant dans le cadre des manifestations commémoratives de l'indépendance du pays. Après cette qualification acquise de brillante manière à Conakry le Réal Allait devoir faire face au plus dur en demi-finale. L'Oryx de Douala tenant du titre. Justement les Camerounais auront un premier contact avec certains réalistes lors des rencontres triangulaires qui les virent gagner largement (5/0).
LE PROPOS DU MARECHAL - Au soir de cette défaite cinglante l'histoire retint des propos d'après match la déclaration de Samuel M'Bappé Lépé capitaine du Cameroun et de l'Oryx (surnommé Maréchal) qui proclama haut et fort du haut de son mètre quatre vingt dix "que l'Oryx ne fera bientôt du Réal qu'une bouchée parce que pour lui c'est le Réal qui constitue l'ossature de l'EN qu'ils viennent de pulvériser".
Les chroniqueurs prirent date pour fin octobre un mois jour pour jour après cette déclaration. Le Réal débarqua à Douala et comme le match avait lieu à Yaoundé le biréacteur transportant l'équipe malienne faillit "crasher" malmené par la tempête et les trous d'air dû aux hauteurs du mont Cameroun. Après un voyage particulièrement mouvementé Ousmane et ses partenaires arrivèrent à bon port pour constater l'absence de l'arbitre désigné pour le match. Finalement les Maliens adhèrent à la proposition camerounaise de prendre un arbitre sur place. Ce qui fut fait et le 30 octobre 1966 un peu avant 15 h locales heure de coup d'envoi, dans le secret des vestiaires du stade de Yaoundé, un échange de propos émouvant eut lieu entre Ousmane et Salif Keïta. L'aîné cherchait visiblement à motiver son cadet quand il lui dit. "Tu te rappelles les propos de M'Bappé à Conakry".
Ce à quoi Domingo, suffisamment tendu et anxieux, répondit par un grognement à peine audible. Ce rappel ajouta au tourment intérieur de Salif qui affirma plus tard, avec du recul, Ç ne jamais avoir été aussi intensément en proie à une sourde angoisse È. Vivement que le match commence pour qu'il évacue cette tension intérieur - et dès le coup d'envoi toute peur avait disparu en lui - et dès qu'il toucha sa première balle, il sut que ça allait marcher. On a tendance à l'oublier souvent mais l'instinct chez Salif Keïta est sa meilleure arme, non pour l'esquive des tacles ou l'enchaînement des dribbles, mais chez lui quand l'intuition le rassure intérieurement c'est seulement en ce moment qu'il est capable de se sublimer. Cet après midi là à Yaoundé, Salif se sublima et fit payer cher à Samuel M'Bappé Lépé et à son Oryx les propos de Conakry. Dès la fin du premier quart d'heure il ouvrit le score (16è) et récidiva cinq minutes après. L'Oryx était K.O. debout. Salif marqua un troisième but devant une défense médusée à la 30è mais l'arbitre annula le but. M'Bappé, dans un sursaut d'orgueil, amena le score à deux à un avant la pause et entretint l'espoir d'un ressaisissement dans les rangs camerounais.
Seulement il n'y avait rien à faire Ç Domingo È était intenable et il incarnait bien le diable pour les Camerounais. Il marqua (encore) un troisième but que l'arbitre annula. Mais il ne put tendre indéfiniment la perche à ses compatriotes à des moments cruciaux (annulation du but du 3/0 ou du 3/1 juste après la reprise). Salif bien appuyé par une équipe du Réal qui jouait merveilleusement bien ce soir là continua à harceler une défense camerounaise au sein de laquelle Priso Kunts, N'Gallé Joseph et Djoky donnaient de la bande à chacun de ses coups d'accélérateur. Il dribbla dans un style chaloupé trois adversaires successivement et s'en alla marquer d'un pichenette un troisième but que l'arbitre ne put cette fois-ci annuler (55è). Dix minutes après il inscrit avec la complicité d'un arrière camerounais un quatrième but personnel et celui de humiliation pour l'Oryx. Ce soir là un jeune malien avait prouvé ce qu'il tenait du "Soudannais", l'orgueil.
Moukoko "Confiance" a beau ramené le score dans les proportions de 4/2 à trois minutes de la fin, il n'y avait plus d'honneur pour une équipe malmenée de la sorte par un gamin de moins de vingt ans. Missopo Donat l'entraîneur de l'Oryx était atterré, de voir son équipe boire ainsi la tasse.
Onze buts inscrits en 5 rencontres traduisaient une efficacité régulière. Au match retour deux semaines plus tard au stade Omnisports, l'Oryx vint avec la ferme intention de ne pas s'en laisser compter cette fois. M'Bappé toujours provocateur dira d'ailleurs sans scier "Nous sommes venus pour réaliser ce que le Réal a fait chez nous". La neutralisation de Salif fut confiée à Jean Pierre Tokoto un jeune métis de 18 ans, excellent technicien et doté d'un souffle inépuisable. Le public put apprécier son efficacité et ce que Salif ne parvenait pas à faire (marquer des buts) d'autres allaient s'en charger tel Alou Diallo qui égalisa (29è) et Idrissa Kanté qui clôtura pour le Réal (75è). Entre temps M'Bappé avait ouvert le score dès la 4è minute et permis à l'Oryx d'entretenir un court instant l'espoir. Salif, assez discret au cours de la première période, allait se secouer une fois pour donner l'avantage au Réal et tuer du coup le suspense. Tokoto n'y avait vu que du feu. Décidément ce parcours réaliste était bien celui de Salif.
Que Gorgui porte le score à trois à un et que M'Bappé, dans un rush impressionnant qui arracha les vivats du public, ramène cette seconde défaite camerounaise à des proportions (3/2) plus acceptable pour les hommes de Douala ne furent que des péripéties. Celles-ci contribuèrent à agrémenter une fin de rencontre qui aurait été quelconque. Le constat définitif se résumait à la supériorité manifeste du Réal sur le tenant du trophée. L'ambition des Ç Noirs et blancs È se justifiait par le panache mis à réaliser un parcours sans faute. Six matches six victoires et surtout vingt deux buts marqués ce qui donnait une excellente moyenne de près de quatre buts (3,66). Le rêve n'était plus interdit au Réal qui pouvait postuler en candidat méritant à la succession de l'Oryx.
LE rêve BRISÉE- Seulement pour le traduire en réalité, il fallait damer le pion au Stade d'Abidjan dont la solidité défensive le campait comme un bloc indestructible. Les Ivoiriens auréolés de leurs victoires sur les rivaux qu'ils redoutaient le plus - les Ghanéens de l'Ashanti Kotoko de Kumassi - mais aussi sur les Soudanais de El Hilal de Khartoum étaient une sorte d'antithèse du Réal. Là les partenaires de Adama Traoré le capitaine et Ousmane Bléni brillaient par leur panache, les Abidjanais, en bloc de granit, forçaient le passage. Cette opposition de style permis au Réal de s'imposer plus nettement sur la fin que ne l'indique le score de 3/1. Le Stade d'Abidjan ferma tous les couloirs et Ç sa boutique È avec et fit de la résistance en attendant de voir.
Les Stadistes sous la houlette de leur homme lige le puissant Konan Henri, s'attachèrent à mettre sous l'éteignoir Salif. Il y parvinrent un temps un temps avant que Moussa Diallo "Ballani" ne réussisse par moment à desserrer les mailles du filet. Salif se secoua un court et réussi à transformer le penalty (57è). Thomas Peter égalisa avant que sur la fin Nani (77è) ne redonne l'avantage au Réal. Un avantage que Salif accroîtra (86è) en fin de partie. Ç Un avantage suffisant pour voyager È dira Ousmane Traoré. Mais il ne compta pas avec sa grave blessure occasionnée par son garde du corps Guy Sissoko (20è). Le Réal rata une belle occasion qui échut à Salif, puis une deuxième qui aurait amené l'égalisation puisque Dèhi Maurice avait ouvert le score (30è).
Les Stadistes, assez chanceux, n'en demandaient pas tant puisque leur buteur réussit un doublé avant la pause. L'égalité était parfaite sur l'ensemble des deux matchs jusqu'à la fin du temps réglementaire. Les prolongations s'imposèrent et durant celles-ci ce fut Ballani qui réduisit le score (100è). L'espace de huit minutes, le Réal avait posé la main sur le Trophée, le temps nécessaire pour Ahibo de remettre l'écart en place (108è). Le temps s'écoula et alors qu'on envisageait de rejouer (les tirs au but n'étaient pas de règle) Joseph Bléziri (117è) assomma le Réal plongeant ainsi tout un peuple dans une amertume dont il mit, cinq ans à se relever.
M DIARRA l'ESSOR
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